Visite de l’exposition

LA PAGE BLANCHE

La fractale au scalpel

Travaillant le dessin depuis l’âge de 5 ans, avec cette série de sculptures murales sur papier, Véronique Lesnier présente pour la première fois son travail plastique.
En substituant le pinceau-crayon par le scalpel, La Page Blanche propose 11 originaux émanant d’une nécessité de création, mêlant la répétition du geste dans l’urgence d’accoucher de formes devenues figuratives.

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Mutation artistique/mutilation de l’espace : Le geste de l’urgence

          Par un coup de cutter iconoclaste et radical dans le contrat sociable, Véronique Lesnier laisse transparaître bien plus de choses qu’il n’y paraît : il faut s’abandonner dans ce salon pour voir une nudité monochrome sans couleur prendre corps et vie.  

          A la manière d’un passage initiatique, l’outil-scalpel s’impose ici comme première et primaire façon d’opérer/de créer. Lorsque l’artiste lacère par scarification la feuille, la surface devient épiderme, empruntant au geste répétitif l’empreinte de l’urgence, celle de l’ici et maintenant.
          Parce que la surface plane, espace des possibles parfois abyssal, semble insuffisante, le geste sacrificatoire vient dans un acte presque chirurgical, mutiler la peau d’une page blanche aseptisée, trop lisse pour être vraie et vivante ; voire trop lisse pour être sincère.

La page blanche fendre « l’espace lisse ».

          De ce langage non figé et encore moins définitif naît une nécessité immanente d’imprimer l’impermanence. Penser la page blanche comme un « moi-peau » (D. Anzieu) décorporé n’est donc pas œuvrer à même la peau mais bien à même la page. Distancié donc, la main de l’artiste nous offre la possibilité de l’identification, comme une enveloppe que l’on peut se réapproprier par le regard.

         A la manière de Fontana qui s’attaquait directement à la toile en la lacérant pour symboliquement s’évader d’une surface-prison, Véronique Lesnier tranche dans le vif du support, fend, écale la coquille apollinienne de l’apparence pour en féconder cette frontière dedans/dehors ; s’écharde les doigts à découper, à chaud, le cœur de pensées invisibles et indivisibles pour donner forme et laisser circuler les flux multiples. En laissant jaillir ce qui se cache derrière, dans les plis de l’âme, elle libère quelques tréfonds de choses : « ouvrir Vénus » dirait G. Didi-Huberman.

« Entre une vision trop étroite et la promesse d’un avenir trop large (…) »

          Fendre la toile donc, plus encore : scalper la surface des choses, celle qui sépare l’intérieur de l’extérieur pour laisser sortir la matière comme on expurge, comme on ferait une saignée, comme on dirait : il y a bien autre chose derrière cet écran qui me coupe de moi-même et des autres.
Dès lors, scarifier l’épiderme délivre une irréductible dualité complexe, celle de faire se rencontrer l’animal peut-être sauvage, l’enfant peut-être fou ET l’Être forcément social.

« (…) Le regard mute prêt à rencontrer une image tranchante ».

          L’urgence de l’acte se manifeste par une découpe nihiliste figurant une forme de pétale ongulaire, organique, tour à tour en demi-cercle ou pointue. D’aucuns pourraient penser cette technique comme quelque peu naïve ou simpliste, et pourtant : la mécanique répétitive du geste, comme un algorithme automatique dans le traitement de la forme libère du contour, du dessin et de la couleur pour imprimer l’agencement de formes guidé par le centre, l’intuition de l’artiste. A l’ardeur de la coupe s’entrechoque la minutie de la fractale sculptée, incitant par ailleurs à penser le revers du support – tâché carmin.
          Nonobstant et paradoxalement au geste sacrificatoire, se découvre une série délicate, où l’intime mêlé à la pudeur perlent à même la surface, où la délicatesse poudrée d’un blanc immaculé renvoie à une féminité forte et fragile, violente et sensible à la fois.

          Dans cette série, Véronique Lesnier revendique le droit de troubler les éléments, les lieux, les genres, les pensées, de créer des « coupures-flux » (G. Deleuze) du quotidien pour en présenter d’autres – les siens, sur un autre plan – artistique.

Cynthia Brésolin

 

Montage audio Le Quart-d’heure Dépiloratoire : Jorge Vega

Création florale édénique pour le Réveil de Vénus : Sébastien Sézac